Archives pour la catégorie «Artistes»

52. ENRIQUE RAMIREZ

« Frente al rio las cosas del mar… » Maison du Port La Redorte  Aude

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L’installation occupe le 1° étage de la Maison du Port.
Quai de La Redorte. Aude

Au sol, une vaste estrade carrée de 30 cm de hauteur présentant des pièces de monnaie identiques  rassemblées sur un fond sombre, suggérant une carte géographique avec langues de terres avançant dans la mer.
Aux murs
-> 4 petits carrés de toile bleue, chacun pendu par deux pinces à dessin. Dans le bas du premier, un petit motif, brodé grossièrement avec un fil de  coton jaune, qui  évolue et se multiplie de carré en carré
-> une petite vidéo murale en fond de pièce
-> une feuille encadrée avec intervention de traces blanches sur fond gris

… 4 éléments  très disparates,  à première vue sans liens,  échappant volontairement à tout effet esthétisant … donc un ensemble plutôt déconcertant.

Là réside la force première de ce travail qui incite à une analyse plus poussée. Les éléments proposés, mais surtout les procédés choisis, font que  peu à peu les formes vont se charger de sens, se répondre, s’enrichir mutuellement , chemin semé d’indices, à suivre, à sentir, et surtout à éprouver.

 

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-> Le petit élément brodé est maladroit, basique, bateau de dessin d’enfant : troué, traversé,  empreinte violente. Puis, de carré en carré, le « bateau » se transforme et se multiplie,  pour finir à 12 modules organisés en cercle et évoquant le drapeau européen.

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-> Les pièces qui brillent nous renvoient bien sûr à la notion « d’argent » mais présentent alternativement l’une ou l’autre face.  De près nous retrouvons le drapeau de l’Europe mais accompagné du mot « sin tierra » et  sur l’autre face,  une voile de bateau tout à fait lisible , bouleversée par des flèches menant dans des directions contraires et deux mots cette fois « mar » et « profundo »… L’argent prend alors un sens plus précis…

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-La vidéo,  de taille modeste met à hauteur d’ yeux et comme en plongée totale, une séquence tout à fait hypnotique d’un « morceau »   de mer très agitée et de remous qui se brisent inlassablement sur une forme évolutive, allant du rocher affleurant à une masse blanche et allongée,  happée par les fonds.

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On  tombe alors  sur le dernier élément   où le seul mot «  mar » est écrit et répété dans une graphie hachée,  une organisation serrée, une sorte de foule entraînée  vers le bas et une absence de couleurs , donc de vie…

Bateau dangereux, voile mal tendue, Europe incertaine, multitude trop grande pour être comptée, individus « sin tierra » n’existant que par le prix de leur traversée, vents furieux, mer agitée, récifs, attraction vers le « profundo »      …   On quitte la salle assez « remués ».

(  Certes on pourra lire la feuille de visite offerte à l’entrée, apprendre qu’il y a 4820 pièces de monnaie -les 4820 migrants qui ont péri en Méditerranée en 2016 -, découvrir qu’Enrique Ramirez est chilien , fils de pêcheur , voguant enfant avec son père à une époque où l’on retirait du fond du Pacifique nombre d’opposants au régime de Pinochet … mais cette oeuvre plastique à l’efficacité évidente,  peut tout à fait se passer de ce plus informatif .

Comme une fois encore était abordé le problème des migrants,  j’ai souhaité présenter ici ce travail de la modeste maison du Port à La Redorte en contre-exemple de celui que j’avais évoqué dans le blog 51, accueilli, lui,  dans le prestigieux  écrin de l’Arsenal de Venise.

Le Frac Occitanie et le Musée des Abattoirs , dans le cadre des 80 ans de la Retirada, proposent une réflexion sur le statut de l’artiste en exil  : « Je suis né étranger », et un parcours le long du Canal du Midi : « Horizons d’eaux »

44 – Alain Guy Clément au « 401″

« Voyage dans l’intranquillité »

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Dès l’entrée, on comprend que  le voyage que nous propose Alain Guy Clément sera effectivement  difficile et qu’il faudra abandonner le repos des images complaisantes et des « non-sujets »  convenus.

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La filiation du  tableau sectorisé « Arbre-Nature » de 2008 (cf ci-dessus) avec les grandes compositions religieuses tripartites, issues de notre culture occidentale,  est évidente et nous éclaire d’entrée : nous sommes dans un espace métaphysique  où naissance, vie, mort / paradis, monde terrestre,enfer, vont venir buter sur le questionnement personnel de l’artiste.
Chez Clément, c’est d’un voyage intérieur qu’il s’agit , celui de l’Homme au sein d’un monde terrifiant et imprévisible, d’océans agités, de  ciels d’orage, d’espaces herbeux instables, de grèves remplies de déchets et d’anges en déchéance. L’humain,  solitaire, ballotté par les vagues dans de frêles embarcations, cherche sa route à la croisée de «  chemins qui ne mènent nulle part ».
Le monde  de Clément part à la dérive.

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Cependant, près des arbres majestueux qui emplissent l’espace mouvant alentour, comme pour le stabiliser, des animaux familiers, « veilleurs »  doués d’une intelligence ou d’un sens qui fait défaut à l’homme, observent et réfléchissent. Calmement plantés sur le sol ou échappant à notre pesanteur, chiens, rats, oies ou vaches, cochons, oiseaux… sont là en contrepoids, pour nous ramener sur la rive.

Toute la force des  tableaux de Clément tient dans la technique magistrale, les transparences et recouvrements, la science des rapports de touches et de couleurs: chaque création est une sorte d’ organisme vivant, débarrassé de la bienséante enveloppe, palpitant et se tordant devant nos yeux.
C’est une peinture qu’il faut vivre, affronter en direct..

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Devant les toiles de Clément, on pense bien sûr aux premiers Expressionnistes du XX°siècle, et dans son cas , surtout à Munch, Nolde, Ensor ou Kirchner… mais, chez lui, pas de portée politique ou sociale, pas de narration d’un fait ou d’un instant.

On est en Italie du Nord, dans les années 70, les Minimalistes et les Conceptuels ont fait leur temps. Deux mouvements importants occupent  la scène avec un retour  à la Figuration, aux sources mythologiques, et à la peinture métaphysique : la TransAvantGarde et la Figuration Expressive dont Alain Guy Clément est un des membres reconnus.
Aujourd’hui, dans son atelier montalbanais, il perpétue cette tradition picturale essentielle et précieuse, loin du clinquant et de la futilité de  trop de créations contemporaines.

Le jour de l’ouverture , les oeuvres picturales de Clément ont été mises en relation avec des extraits d’oeuvres musicales  et   littéraires :

Jean Cazal a lu des textes de Clément, Dino Buzzatti et Jules Renard, choisis par l’artiste et accompagnés par le violoncelle de Camille Delbreil qui a terminé la soirée en nous offrant un récital Bach, Britten, Cassado.

Caractéristiques des tableaux  présentées dans ce blog :
- »Après le naufrage« .1984 (100/80cm). « La découverte du Monde ». 1988 (150/115 cm)
- »Homme-Nature » blanc – 2008 (150/115cm)
- « Homme-Nature » 2 verts- 2008 ( 150/115 cm)
- Série« Réflexion »- 2009 à 2015
Oie : 100/80. Vache :100/88. Chien: 100/80
- «  Autoportrait » . 1997; 54/65 cm

 

 

43 . Dominique GAUDU au 401

La galerie « le  401  » a choisi pour son inauguration, en mai 2017, d’exposer  l’artiste Dominique Gaudu.
« Ici, si loin » titre de l’exposition , proposait :
- dans la Galerie : 8 compositions au format 90/126 cm et une suite ( « Jardins ») de 5 formats carrés de 76/76 cm
- dans l’Atelier : 6 sculptures et 5 dessins à la mine de plomb.

 

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Les titres des oeuvres nous renseignent déjà sur la personnalité et les intentions de l’artiste et nous aident à entrer dans son univers : « Mi soie, mi parfum » – « Tisseur de nid, jongleur de paille » – « Sous l’herbe se perd la fourmi » – « Fond d’ombre » – « Nous n’irons plus au bal » (photo ci-dessus)« J’ai jeté du sel sur la neige » – « Minutieusement l’hiver… » – « Le vent l’emportera » – « Longtemps ce fut l’été » – « Où l’orpailleur s’arrête »

 « Regarder les tableaux de Dominique Gaudu,  c’est gagner un espace clair balayé par des sillages de lumière poudrée. Voir alors allège et ouvre sur un cosmos lointain et radieux que hantent encore les traces d’une nature aléatoire : fragments de bois, mémoire de lichen, rougeoiement d’un matin dans l’hiver, peut-être. Dans cet éther lumineux la matière pulvérisée s’harmonise en trajectoires discrètes qui soutiennent la solitude produite par cette soudaine ascension de notre point de vue sur les choses. Régénérés par cette avancée jusqu’aux bords fragiles du monde, nous sommes pleins de gratitude pour ces oeuvres qui l’ont permise ».   Agnès Girardeau


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Attiré par l’exubérance et la générosité des formes et des  couleurs, l’oeil est retenu par la vibration des pigments.  Les oeuvres sont belles…  mais cette beauté-là est tout sauf  superficielle . Elle est riche d’une connaissance pointue du fait artistique. Ces créations  qui semblent pourtant si  spontanées et émotionnelles sont portées par une technique parfaitement maîtrisée ;  Elles sont dans le même temps fantaisie et rigueur, légèreté et profondeur.

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Les sculptures sont inspirées par « Les villes invisibles » d’Italo Calvino.

Dominique Gaudu a plusieurs fois collaboré avec  Pierre Nouilhan , créateur des Editions « Sables » . Des petits livres rares, illustrés par l’artiste, ont été  exposés au 401 et l’éditeur Pierre Nouilhan a présenté son travail, ses choix et sa collaboration avec les artistes illustrateurs

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 Dominique Gaudu, née en 1938, est titulaire du Diplôme de Peinture ( Beaux Arts)  et Professeur Agrégé d’Arts Plastiques.
« Ces formations antinomiques, très diversifiées, m’ont permis d’aborder des recherches éclectiques en phases avec des situations, des lieux, des pays divers … Le dessin- primordial pour moi -, peintures, sculptures, costumes de théâtre, bijoux ….. J’aime travailler au gré  d’un chemin artistique  buissonnier, sans but de reconnaissance artistique; mais non sans plaisir. DG.

Les flûtistes Jean Marc Andrieu , directeur du Conservatoire de Montauban et de l’orchestre baroque « les Passions » et sa femme Fabienne Azema-Andrieu nous ont fait l’honneur  d’accompagner le vernissage en interprétant des pièces de Telemann.

 

25 – Vivian Maier

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Vivian Maier, nurse anonyme de son vivant, phénomène médiatique morte.
Entre les deux une découverte : 100 000 négatifs, 700 rouleaux de pellicule couleur, 2 000 rouleaux de pellicule noir et blanc, quantité de films en 8 mm et 16 mm, le tout non développé.
Un film : « A la recherche de Vivian Maier » passe en ce moment sur les écrans, essentiellement dans les salles d’art et d’essais. Un thriller passionnant, émouvant, et perturbant, car le dénouement n’advient pas. Vivian Maier reste une énigme.

Enigme pour ceux qui l’ont côtoyée… sûrement. Ils le disent en tout cas. Plus les témoignages et souvenirs s’enchaînent sur cette femme solitaire et discrète,  plus VM s’échappe et se dérobe.
Enigme pour elle – même encore plus sûrement. En témoigne la quantité impressionnante d’auto-portraits et cette obsession à scruter sa propre image, à interroger son visage en le démultipliant à l’infini dans des jeux de miroirs et de mises en abîme.
Un vague malaise envahit le spectateur, une sorte de mauvaise conscience, éprouvée bien souvent face à la misère affective, à l’extrême solitude et à la dignité qui va avec.

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Les images aujourd’hui révélées font de VM une des plus grandes photographes de « Scènes de la rue » et le désir de chercher qui était la femme s’en trouve exacerbé. Nurse, célibataire, sans famille, sans amis, sans domicile  personnel…
Parmi les autoportraits, certains se réduisent à des ombres portées. Et c’est ici me semble t-il que  s’éclaire un peu de sa personne, par rapprochements de bribes. Ici en effet plus de présence effective.  Au contraire une disparition dans un hors-champ magique et protecteur. Juste une ombre calculée, maîtrisée,  tantôt  envahissant  l’espace, tantôt venant d’un angle inattendu, la tête toujours arrêtée à un  endroit stratégique. Un grand manteau, un chapeau… le justicier ? l’ange du bien ? du mal ? Sorte de toute puissance primitive.  Apparition christique.

- seule dans l’espace du paysage, elle l’envahit, utilise les fuyantes du décor pour se positionner et obliger le regard à glisser toujours vers une zone lumineuse au loin.
Dans un paysage urbain, elle domine la ville , veilleur immobile, ou se superpose à l’ange dans l’affiche d’un film à la mode « Le Ciel peut attendre » ( photo d’origine en couleurs) . Les allusions au cinéma des années 50 sont fréquentes. VM est cultivée et a de l’humour.

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- Quand elle se confronte à un humain, il est désarmé, nu, ridicule : femme bronzant en maillot et bigoudis, maçon penché, fessier boueux exposé,  autre femme relaçant sa chaussure, postérieur là aussi en l’air, bas en tire bouchon .

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C’est dans la relation aux éléments naturels ou aux objets que VM se  livre davantage parce qu’il y a appropriation ou mieux incorporation de l’élément élu.  Elle installe un petit rameau avec feuilles comme  épinglé sur sa poitrine, des feuilles mortes  contre son coeur ou une limule rencontrée sur la grève , bête étrange fréquente dans son pays,   qui vient du fond des âges, contient un sang bleu aux propriétés thérapeutiques exceptionnelles, capables de « sauver l’humanité ».

VM ayant réalisé fort peu de photos animales il est probable qu’elle sait tout cela.

 

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L’ intention est plus troublante et évidemment plus calculée,  quand elle descend de sa poitirine à son ventre pour y loger un contenant cylindrique vide,  muni dans sa partie haute d’ un chapeau convexe  réfléchissant . Ainsi, attiré par cet ensemble clair cerné de blanc, l’oeil bute sur le petit  personnage, reflet d’elle-même… Comment ne pas y voir une idée de gestation, peut-être d’enfantement… mais de qui ou de quoi ? …

24 – Les glaciers d’Islande et Roni Horn

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Lagune glaciaire du Jokulsarlon. Icebergs du glacier Breidamerkurjökull ( photo DC 2014)

« Le temps qu’il fait » est une métaphore du monde, qu’il s’agisse de l’atmosphère ou de la vie d’un individu.
Le temps qu’il fait est une métaphore de l’énergie physique, métaphysique, politique, sociale et morale d’une personne ou d’un lieu ». Roni Horn

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Glacier Skalafellsjökull ( photo DC  2014)

 

 

« Vatnasafn » Roni Horn

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Au Nord Ouest de l’Islande, sur un promontoire dominant le petit port de Stykkishólmur, une bibliothèque désaffectée, très lumineuse et largement ouverte sur la mer, accueille depuis 2007 l’oeuvre de la plasticienne américaine Roni Horn : « Vatnasafn/ La Bibliothèque de l’eau« 


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L’installation se compose de 24 colonnes de verre. Chacune est remplie d’une eau recueillie par carottage dans l’un des 24  plus importants glaciers d’Islande. Un rayon lumineux traverse verticalement chaque colonne de haut en bas jusqu’à la cupule arrondie qui la relie au sol et peu à peu récupère les particules d’éléments constitutifs de chaque glacier. Le revêtement du sol en gomme orangée est parsemé de mots en anglais et en islandais couramment utilisés en météorologie.

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La rotondité des colonnes, leur agencement les unes par rapport aux autres et les différentes sources lumineuses  reflètent  et réfractent formes et couleurs au plus léger déplacement, créant une atmosphère à la fois mystérieuse, mouvante et très paisible.
Le réchauffement de la planète entraîne, de façon particulièrement sensible en Islande, des changements irréversibles. Dans « Vatnasafn » quand un glacier disparait la lumière qui traversait la colonne correspondante s’éteint. Deux lumières sont aujourd’hui éteintes. Les deux glaciers présentés en début de page sont présents dans l’oeuvre de Roni Horn. Ils reculent nettement depuis ces dernières années.
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L’eau, les mots sur le sol, les bulletins météorologiques présentés dans l’annexe du musée reflètent la relation intime de Roni Horn avec la géographie singulière, la géologie, le climat et la culture de l’Islande … Cependant « Vatnasafn », de même que les autres créations de l’artiste, est bien moins un hommage à la beauté des paysages d’Islande qu’une réflexion poétique sur le travail du temps et les modifications constantes de notre monde. 

 

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23 – In Situ – Javier Perez

Pour l’artiste plasticien, présenter son travail est toujours un moment douloureux. Nécessité et plaisir de le montrer certes, mais pas n’importe comment, ni n’importe où. Pour l’artiste, l’adéquation de son oeuvre avec l’espace qui va la recevoir est rarement satisfaisante.

Les lieux communément associés à l’art, galeries ou musées et centres d’art,  sans doute parce qu’ils sont avant tout dédiés à la vente dans le premier cas, à la culture et à l’éducation dans le deuxième, ne  sont que très rarement les meilleurs lieux de délectation. Dans la majorité des accrochages, chaque tableau, élément d’un sous-ensemble classé et daté, au sein d’un ensemble plus vaste, est forcément contaminé par ce  qui le précède ou le suit. Appariements et comparaisons s’imposent d’emblée. L’oeuvre en tant qu’organisme unique ,  y meurt.  L’essentiel : l’émotion, est un plus qui advient rarement.

C’est presque toujours par surprise, dans des lieux a priori sans lien avec l’art contemporain, que l’on découvre la création qui va nous retenir, nous émouvoir, nous bouleverser. Parce que le lieu et l’oeuvre  renvoient à un même champ, sont porteurs de sens et de charges émotionnelles proches.  La « pièce rapportée » vient donc  s’ inscrire tout naturellement dans un écrin qui lui (re)donne vie. C’est le cas  du Musée de la Chasse et de la Nature (cf blog 22 ), c’est le cas de l’abbaye de Gellone à Saint- Guilhem le Désert.

L’artiste espagnol Javier Perez y présente du 30 mai au 21 septembre 2014  trois oeuvres choisies pour ce lieu et en telle symbiose  avec lui que leur force s’en trouve considérablement élargie.

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 Le voyage nocturne, 2013.
Albâtre. 68 x 64 x 15 cm
Un oreiller, la trace de deux pieds, c’est évidemment le rêve et ses voyages intérieurs… Mais au coeur de la chapelle latérale de Notre Dame s’ajoutent tout naturellement les notions d’envol, d’assomption, de disparition, de renaissance …

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Rosaire (Memento Mori), 2008 – 2009
59 têtes de morts en résine de polyester teintée en noir. Chaîne en fer.
Ce chapelet de têtes de mort, reliées entre elles par des chaînes, et terminé par des plaques là où on attendrait une croix, nous dirait peu de choses sur le sol d’une galerie. Bien sûr le titre et les têtes de mort nous renverraient aux vanités, à la pensée de la mort inéluctable, aux comptages répétitifs des prières… Dans une crypte austère, fermée par des grilles de fer, l’enfermement et le cachot deviennent perceptibles: les chaînes  jusque-là liens peu signifiants se chargent, les plaques deviennent des entraves ouvertes. Ainsi que tout ce qui est lié à la prison: comptage des jours, douleur, évasion, délivrance .
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Corona
, 2011
Verre de Murano, tissu, fer forgé .
Sans doute « Corona » est-elle lisible en tous lieux. La couronne d’épines rougie par le coussin qui la porte renvoie à la Passion où qu’elle soit exposée.
Mais ici, dans ce lieu de pèlerinages,  la couronne d’épines présentée sur son coussin luxueux très codifié devient relique sacrée et pôle de dévotions, parce qu’en d’autres points de l’édifice se trouvent déjà la relique  de Saint Guilhem et surtout celle d’un morceau de la Vraie Croix.
L’oeuvre de Javier Perez  est très intéressante. Elle creuse les notions de corps… individuel, social, biologique, rêvé… le plus souvent par le biais d’éléments et leurres d’objets symboliques. Matériaux chaque fois spécifiques, en accord avec le sujet,  couleurs fortes, peu nombreuses, choisies pour leur puissance évocatrice . La violence, la souffrance, la mort sont au coeur de son oeuvre austère, baroque et d’une grande beauté plastique .
Lien vers trois époques de l’artiste :

21 A – André Mimiague peintre haïkiste

 

André  Mimiague se définit  comme  peintre haïkiste.
Il nomme ses créations 
« Haïcouleurs » et explique : « Sous le pinceau il me faut de ces constructions incertaines de débris amassés par le vent »

 

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HAÏKU

L’espace qu’ouvre l’unique appel au loin d’une mouette :
Le haïku.
Oui le haïku est espace…
Il fut une époque ( au Japon ) où les haïku se présentaient
comme   instants  de  cheminements  et  ponctuaient  des
récits de voyages.
                                     le haïku
                               un petit caillou
                                  de chemin

Chou-bijou, caillou-haïkou, genou-hibou, joujou-pou.
Micropoème. Poésie cocasse. Poésie-voyage…
P
référer à la prolifération continue hugolienne, l’humour
d
e KiKaKu ! Au bavardage de l’inconscient ayant rompu la
digue, l’énigmatique lueur du lacunaire de la phrase   »qui
cognait à la vitre »  ( Breton ). 
Aux grandes machineries
picturales, le minimalisme du…  HAÏCOULEUR !

HAÏCOULEUR ?

                                   Boue sur buffle
                          ou plaine enchignonnée
                             le pinceau hésitant.

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HaÏcouleur ?
Saisie picturale de la musicalité d’un instant…
Ouverture éclair sur l’immensité intime…
Lumière d’un ailleurs de l’ordinaire…
D’une émotion l’amorce de l’éclosion…
Ce qui dans quelques traces…

 

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Les trois haÏcouleurs présentés ci-dessus sont des peintures acryliques sur toile.
Dimensions 81/65 cm

Les Beaux-Arts de Bordeaux , à partir des  années  60 , ont accueilli quelques étudiants destinés au professorat d’Arts Plastiques et qui, d’une année sur l’autre, dépassaient rarement la douzaine. Admis à préparer cette formation directement « par correspondance » avec la seule école officielle : Claude Bernard à Paris, leurs travaux partaient tous les quinze jours par courriers postaux et revenaient corrigés par le même canal ; ils « montaient » à Paris pour quelques regroupements trimestriels et pour les examens de fin d’année.
Si ces étudiants avaient choisi une option aussi particulière et contraignante c’est qu’elle permettait à chacun de suivre parallèlement, et « à la carte », la formation artistique à laquelle il aspirait . Les avantages subsidiaires étaient la grande émulation créative et les amitiés très fortes liées au petit nombre, obligés qu’ils étaient de se « serrer les coudes » dans l’espace spécifique et intime qui leur était dévolu : quelques loges adjacentes dans les combles.
De ce fait , tous par la suite ont mené de pair professorat et activité créatrice. André Mimiague faisait partie de ce groupe.

C’est là que Parapluycha a vu le jour (voir blog 21b)

André Mimiague est né à Biarritz en 1943. Après la période bordelaise il est nommé à Paris. Il finira sa carrière de professeur à Nice.  Avec sa femme Madeleine, également issue des Beaux-Arts de Bordeaux, ils vont beaucoup voyager dans le Grand Nord, en Chine, en Asie du Sud Est, en Afrique…
Les textes en gris sont de lui.

 

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20 – Danielle Coquoz photographe

  Danielle Coquoz a nommé son blog « Photocipède et Touche à tout ». On n’est donc pas surpris que son travail « parte dans tous les sens »,  manipule librement tous les genres, ne se prenne pas au sérieux et  privilégie l’humour.

Chaque  série évolue  au rythme de ses humeurs et de ses déplacements . Tantôt chronique  sociale, tantôt  billet d’humeur… ou d’humour, parfois envolée surréaliste, recherche plasticienne…  Le plus souvent journal de voyage. Encore que la qualité des images et la teneur des sujets abordés dépassent largement le genre.

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En 2009 une première série (« Signes sur route ») est présentée à Istanbul : des raccords sur sols goudronnés forment d’étranges pictogrammes,  dessinant l’alphabet des effets conjugués des changements atmosphériques et des équipes de travaux publics…
Il semble par ailleurs évident que la figure humaine a le plus souvent influencé la prise et le cadrage. On retrouve la même préoccupation dans deux séries plus récentes : « Paris Bitume » et « Il a neigé sur la lune ? »

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Fenêtres sur Prague

Ce que j’aime  avant tout dans les images de Danielle Coquoz , c’est la charge d’humanité.  Qu’elles soient figuratives ou jouant avec l’abstraction, et même vides de personnages : paysages de nuit, champ, fenêtre, village endormi sous la neige … , l’oeil glissera toujours mentalement vers un « hors-champ » où retrouver l’humain : une lumière allumée, un outil oublié, une ombre, un objet …, des traces d’une activité passée à reconstruire ou d’un futur à imaginer….

Coquoz_Deux neiges _BlogTraces

Mais le plus souvent l’humain est bien là, source inépuisable de curiosité . Lui ou ses avatars, une tache, un reflet , un mannequin, une icône…  L’ oeil toujours critique, jamais méchant , va capter  les situations cocasses, les petits et gros travers, que 25 ans passés au CICR,  au coeur de l’horreur et des conflits armés, n’ont pas réussi à oblitérer.

Sans doute  cette expérience a-t-elle apporté la distance utile évitant larmoiement et sensationnel, mais aussi la détermination à présenter tous types de sujets sans hiérarchie dans le traitement.

SurleBateau2Blog: Les TRansat du FerRy (souvenir d’été)

 

Danielle Coquoz travaille à Paris. Son atelier se trouve  dans la jolie cour des Shadocks. Et je  peux affirmer qu’elle en perpétue joliment l’esprit. Pour la série ci-dessus, elle aurait pu prendre à son compte une de leurs citations célèbres :  » Dans la marine, il faut saluer tout ce qui bouge et peindre le reste ».

 

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19 – « Wild thing » – Pascal Mouisset

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La question du  paysage et de sa représentation aujourd’hui.
Pascal Mouisset ,  nourri comme tous les peintres de sa génération  de Land art, de Concept et d’Installations, apporte une réponse originale et complexe, riche d’ouvertures sur de nouveaux  champs formels.
Sa peinture  est une plongée dans les profondeurs de l’Histoire, quand la nature était menaçante, les hommes sauvages et gouvernés par la peur.  Mais ce n’est pas une peinture qui décrit ou représente.

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Déjà de 2006 à 2009 dans la série d’acryliques regroupée sous le titre « Décor, berges du Tarn », il y avait volonté allusive et retenue dans la transcription des formes- couleurs:

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le regard pouvait choisir de s’arrêter sur un point-accroche ou de vagabonder d’une image à l’autre car déjà, de l’une à l’autre, plusieurs temps, plusieurs focales, plusieurs angles de vue alternaient. On savait juste que l’on était dans l’herbe d’un pré ou au bord d’une rivière … mais avec l’oeil fixe de celui qui est parti dans ses rêves et n’accommode déjà plus vraiment.

Aujourd’hui les dispositifs sont beaucoup plus ambitieux. La vision n’est plus frontale. Ou plus seulement. On entre dans le paysage. Physiquement. Il nous enveloppe immédiatement et nous sollicite de toutes parts.
On est d’abord dérouté par la complexité de chaque création: des  tableaux … nombreux souvent ,  de tailles et formats différents, certains verticaux accrochés aux murs, ou en avancée sur structures en bois, d’autres posés au sol, ou surélevés sur des socles. Mais aussi parfois des éléments symboliques (  tas de terre, cendres, bûches de bois…) , des écritures,   des structures mobilières basiques, une bande son…

Mouisset blog install

On peut opter pour l’ Installation plasticienne, le décor de théâtre, le sas expérimental de décompression, ou même l’espace ludique pour future séance de  psychodrame…
car ces caissons sensoriels et mentaux fonctionnent à la façon des planches de tests de Personnalité: les formes imprécises, les clairs-obscurs, les passages du chaud au froid, de l’ombre à la lumière, la perte des repères traditionnels obligent chacun à projeter « sa » lecture.

Pascal Mouisset est  graphiste-illustrateur et plasticien.
Il vit et travaille en Midi-Pyrénées.

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18 – « Le Léthé » de Yann Datessen

« Le Lethé » est un objet artistique insolite. C’est un livre, c’est même un roman construit de façon classique :  personnages, intrigue, progression… introduction, chapitres, conclusion…  C’est une belle histoire que l’on découvre peu à peu, en tournant les pages.  Cependant c’est un livre sans texte. Pas un seul mot. Seulement des images . Ce n’est pourtant pas un livre d’images. C’est un livre écrit avec des images. Des photographies au contenu dense et sobre .


Sirenes

L’argument nous est donné en préambule :  » Le Léthé est (.. ) l’un des trois fleuves des enfers grecs. Boire une gorgée … autorise un retour, revenir en surface, parmi les vivants. Le prix à payer ? L’oubli. L’oubli de son passé, de sa vie, ses amours, sa famille. Tout. Enfin presque. Il restera bien quelques bribes … »
Le « héros » choisit de boire, se disant qu’il n’est pas possible en effet d’avoir tout oublié. Et Il part à la recherche des bribes…

Radeau

Au-delà de l’histoire et de la qualité des images, c’est le parti- pris « narratif » qui m’a intéressée,   parce que très inhabituel lui aussi .
Yann Datessen affectionne le  polyptyque et en joue habilement de page en page, de même qu’il en fait le liant de l’ensemble.
D’abord chaque page repliée sur elle-même oblige le lecteur à l’ouvrir. Petit cérémonial qui renvoie aux rituels et au sacré.
Les images rectangulaires et de format identique sont toujours séparées par le même intervalle. Pour autant ce travail est tout sauf monotone… Le principe sériel et les fines verticales de séparation  introduisent rythme, cassures mais aussi dialogue avec cet intérieur où courent d’autres lignes et où se jouent les drames.
Au début deux images accolées… quelques bribes.  Puis trois, puis quatre…  souvenirs qui afflluent de plus en plus nombreux. Images au contenu  presque semblable,  mais pas tout à fait… questionnements… doute.  Laquelle est la bonne ?  Parfois l’une se retourne, la mémoire vacille,  la logique est cassée. Des décalages , des symétries … toujours au service de l’incertain et d’ affrontements le plus souvent douloureux.
Et toujours, la présence de l’eau, autre liant , ou peut-être véritable sujet… eau qui court ou stagne, eau-miroir qui brouille les repères, eau menaçante ,  énigmatique, dont on s’éloigne enfin, survivant et « enrichi ».

Léthé survivant cadre

 

Yann Datessen est photographe, plasticien, écrivain, chargé de cours de photographie à l’Université de Paris- Sorbonne. http://yanndatessen.fr/
Il est le créateur de la web revue « Cleptafire » consacrée à la photographie contemporaine ;  http://www.cleptafire.fr/

 

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