Archives pour juin 2014

23 – In Situ – Javier Perez

Pour l’artiste plasticien, présenter son travail est toujours un moment douloureux. Nécessité et plaisir de le montrer certes, mais pas n’importe comment, ni n’importe où. Pour l’artiste, l’adéquation de son oeuvre avec l’espace qui va la recevoir est rarement satisfaisante.

Les lieux communément associés à l’art, galeries ou musées et centres d’art,  sans doute parce qu’ils sont avant tout dédiés à la vente dans le premier cas, à la culture et à l’éducation dans le deuxième, ne  sont que très rarement les meilleurs lieux de délectation. Dans la majorité des accrochages, chaque tableau, élément d’un sous-ensemble classé et daté, au sein d’un ensemble plus vaste, est forcément contaminé par ce  qui le précède ou le suit. Appariements et comparaisons s’imposent d’emblée. L’oeuvre en tant qu’organisme unique ,  y meurt.  L’essentiel : l’émotion, est un plus qui advient rarement.

C’est presque toujours par surprise, dans des lieux a priori sans lien avec l’art contemporain, que l’on découvre la création qui va nous retenir, nous émouvoir, nous bouleverser. Parce que le lieu et l’oeuvre  renvoient à un même champ, sont porteurs de sens et de charges émotionnelles proches.  La « pièce rapportée » vient donc  s’ inscrire tout naturellement dans un écrin qui lui (re)donne vie. C’est le cas  du Musée de la Chasse et de la Nature (cf blog 22 ), c’est le cas de l’abbaye de Gellone à Saint- Guilhem le Désert.

L’artiste espagnol Javier Perez y présente du 30 mai au 21 septembre 2014  trois oeuvres choisies pour ce lieu et en telle symbiose  avec lui que leur force s’en trouve considérablement élargie.

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 Le voyage nocturne, 2013.
Albâtre. 68 x 64 x 15 cm
Un oreiller, la trace de deux pieds, c’est évidemment le rêve et ses voyages intérieurs… Mais au coeur de la chapelle latérale de Notre Dame s’ajoutent tout naturellement les notions d’envol, d’assomption, de disparition, de renaissance …

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Rosaire (Memento Mori), 2008 – 2009
59 têtes de morts en résine de polyester teintée en noir. Chaîne en fer.
Ce chapelet de têtes de mort, reliées entre elles par des chaînes, et terminé par des plaques là où on attendrait une croix, nous dirait peu de choses sur le sol d’une galerie. Bien sûr le titre et les têtes de mort nous renverraient aux vanités, à la pensée de la mort inéluctable, aux comptages répétitifs des prières… Dans une crypte austère, fermée par des grilles de fer, l’enfermement et le cachot deviennent perceptibles: les chaînes  jusque-là liens peu signifiants se chargent, les plaques deviennent des entraves ouvertes. Ainsi que tout ce qui est lié à la prison: comptage des jours, douleur, évasion, délivrance .
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Corona
, 2011
Verre de Murano, tissu, fer forgé .
Sans doute « Corona » est-elle lisible en tous lieux. La couronne d’épines rougie par le coussin qui la porte renvoie à la Passion où qu’elle soit exposée.
Mais ici, dans ce lieu de pèlerinages,  la couronne d’épines présentée sur son coussin luxueux très codifié devient relique sacrée et pôle de dévotions, parce qu’en d’autres points de l’édifice se trouvent déjà la relique  de Saint Guilhem et surtout celle d’un morceau de la Vraie Croix.
L’oeuvre de Javier Perez  est très intéressante. Elle creuse les notions de corps… individuel, social, biologique, rêvé… le plus souvent par le biais d’éléments et leurres d’objets symboliques. Matériaux chaque fois spécifiques, en accord avec le sujet,  couleurs fortes, peu nombreuses, choisies pour leur puissance évocatrice . La violence, la souffrance, la mort sont au coeur de son oeuvre austère, baroque et d’une grande beauté plastique .
Lien vers trois époques de l’artiste :